Comme pendant un safari : des troupes israéliennes en Jeeps donne la chasse à un adolescent palestinien et lui tire une balle en pleine tête

| Gideon Levy et Alex Levac pour Haaretz |Traduction MLB pour TACBI |News

Le champ de bataille du jeune Laith Abou Naim est un terrain vague du village reculé d’al-Moughayyi, au nord de Ramallah. Quelqu’un a planifié de construire une maison ici mais il n’est pas allé plus loin que les barres de fer et un mur de soutènement. Pourchassé par deux jeeps blindées de l’armée israélienne, le garçon s’est mis à courir entre les barres de fer pour sauver sa peau. La poursuite a pris fin quand la portière d’un des deux véhicules militaires s’est ouverte et qu’un soldat a pointé son arme en plein milieu du front de Laith qui était à 20 mètres de distance. Il n’a eu à tirer qu’une seule balle pour tuer l’adolescent – exactement de la même façon qu’un animal est abattu et emballé lors d’un safari.

Un garçon de 16 ans qui rêvait de devenir gardien de but au foot, a jeté des pierres sur une jeep et, pour le punir, un soldat l’a froidement exécuté. Il voulait lui donner une leçon ou peut-être voulait-il se venger de lui. La balle d’acier enrobé de caoutchouc a frappé exactement à l’endroit visé, au front du garçon, au-dessus de son œil gauche et a obtenu le résultat anticipé : Laith s’est effondré au sol et mourut peu après. Le remarquable sniper de l’armée israélienne aurait pu viser ses jambes, utilisé des grenades lacrymogènes ou essayer de l’arrêter. Mais il a choisi de tirer une balle en pleine tête – ce qui semble être presque le comportement standard adopté au cours des dernières semaines.

C’est ainsi que les soldats ont tiré et grièvement blessé deux jeunes gens nommés Mohammed Tamimi, l’un de Nabi Salah, l’autre d’Aboud. Ce dernier est encore hospitalisé à Ramallah. Son état est sérieux. Quant au premier, il a perdu une partie de son crâne et il se remet chez lui.

Laith Abou Naïm est maintenant inhumé dans le cimetière du village.

Le champ de bataille se trouve sur la place principale d’al Mughayyir. Celle-ci est absolument vide - si on excepte une épicerie. L’épicier, Abdel Qader Hajj Mohammed, 70 ans, a été témoin de la mort de l’adolescent.

Abou Naïm était avec deux de ses amis qui se sont rués dans la voie poussiéreuse qui descend vers la place et vers les maisons du village. Ses amis n’ont pas été témoins du tir. Les deux condisciples, Majid Nasan et Osama Nasan, deux jeunes maigrelets de 16 ans, sont actuellement en train de livrer leur témoignage à un chercheur de la Croix Rouge Internationale, Achraf Idebis, qui est venu avec un collègue européen enquêter sur les circonstances du drame du 30 janvier.

Les jeunes portent des chemises bleues sur lesquelles on voit la photographie imprimée de leur camarade décédé et ils ont des keffiehs autour des épaules. Les signes du traumatisme sont encore gravés sur leur figure ainsi qu’une moustache naissante. La place de Laith en classe est vide et ses camarades y ont mis sa photographie comme s’il était encore avec eux. Ce dimanche, on a organisé une cérémonie en sa mémoire dans la cour de l’école.

On est dans un pauvre petit village de 4000 habitants qui vivent de la culture de ce qui leur reste comme terre. Le village est entouré par des colonies et des avant-postes de colonie dont le développement dans cette région de la vallée de Shiloh a été particulièrement sauvage. La localité palestinienne voisine de Turmus Ayya est riche, certaines de ses maisons sont de luxueuses villas fermées dont les propriétaires vivent en exil aux Etats Unis.

Les deux camarades d’Abou Naïm et l’épicier racontent à peu près la même histoire concernant ce qui est arrivé ici mardi de la semaine dernière.

Dans l’après-midi, quelques douzaines d’enfants et d’adolescents d’Al-Mughayyir se sont dirigés vers la route d’Allon, à près d’un kilomètre du centre du village. Ils ont jeté des pierres et mis le feu à des pneus. Depuis que le président américain Donald Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre, des confrontations ont lieu tous les jours, même dans ce village assiégé.

Ce jour-là, les militaires israéliens ont repoussé les jeunes avec des lacrymogènes et deux jeeps les ont poursuivis alors qu’ils se retranchaient dans le village. Les jeunes sont partis dans toutes les directions. Face aux jeeps, Laith s’est retrouvé tout seul sur la place du village. Il a décidé de jeter encore une pierre sur les véhicules avant de s’échapper. Il a avancé à travers l’étendue de barres de fer vers les jeeps qui se sont arrêtées de l’autre côté, il a jeté sa pierre puis s’est mis à courir. Hajj Mohammed dont l’épicerie donne sur la place, raconte qu’un des soldats, apparemment celui qui était à côté du chauffeur, a ouvert la portière, a mis en joue et tiré un seul et unique coup.

La carcasse d’un véhicule commercial qui avait appartenu à Leiman Schlussel - un distributeur de friandises en Israël - maintenant peinte en brun et servant de point de vente de falafel, est juchée sur le square. Quand nous nous sommes rendus sur le site lundi, les portières du véhicule étaient fermées avec des cadenas. Laith a, apparemment, essayé de trouver refuge dans le vieux débris - mais en vain.

Nous sommes montés sur le toit de l’immeuble qui abrite l’épicerie. Plusieurs appartements ne sont pas finis et donnent sur la route d’Allon, les colonies environnantes, les avant-postes, y compris Adei Ad et Shvut Rachel, et la construction inachevée avec ses barres de fer sortant du sol.

La terre est encore teintée de sang, là où est tombé Abou Naïm. Elle est jonchée de posters en sa mémoire et sa photographie est posée par terre. A en croire l’épicier, le soldat qui a tiré se dirigea vers le jeune agonisant et retourna son corps avec son pied pour s’assurer, apparemment, de son état. Les soldats intimèrent l’ordre à l’épicier de rentrer chez lui et de fermer sa boutique. Ils sont partis sans porter le moindre secours médical à la victime. Un taxi a précipitamment conduit le jeune à la clinique de Turmus Ayya ; de là, une ambulance palestinienne l’a conduit à l’Hôpital du Gouvernement à Ramallah.

Un grand poster avec la photo de Laith pend maintenant sur la façade du bâtiment inachevé à côté des bannières d’organisations palestiniennes, près de l’endroit où il est tombé. Le jour de sa mort, racontent ses deux amis, il avait quitté l’école à 10 heures car il était souffrant. Ils l’ont rencontré vers 16 heures sur la place du village. Il n’a pas participé aux jets de pierre sur la route d’Allon mais il n’a rejoint les manifestants que quand ils eurent atteint la place.

Le grand-père d’Abou Naïm nous a dit que Laith était en chemin pour aller jouer au football à Turmus Ayya. En quittant la maison cet après-midi-là, il avait pris son sac d’entraînement. Le sac n’avait pas été retrouvé, sa famille pense que quelqu’un l’a pris comme « souvenir ».

La maison de la famille se trouve à la lisière du village. La mère de Laith est morte d’un cancer à l’âge de 26 ans et Laith n’avait alors que 2 ans. Son père, Haitham Abou Naïm s’est remarié et a déménagé à Beit Sira, un village à l’ouest de Ramallah. Laith a été élevé par ses grands-parents paternels Fathi et Naama dont nous visitons actuellement la demeure avec Iyad Hadad, un chercheur de terrain de l’organisation humanitaire israélienne B’Tselem.

Jusqu’à l’âge de dix ans, Laith ne savait pas que sa mère était décédée ; il pensait que ses grands-parents étaient ses géniteurs. Par la suite, il appelait aussi bien son grand-père que son père non en disant « papa » mais en utilisant deux termes différents : « Yaba » pour son grand-père et « Baba » pour son père.

Haitham travaille pour une compagnie d’infrastructure à Modi’in. Il voyait Laith son fils, en fin de semaine, quand le garçon venait à Beit Sira. Il avait vu son père quatre jours avant d’être tué. La tante de Laith téléphona à son père en ce jour fatidique pour lui annoncer que le garçon avait été blessé. Il courut à l’hôpital de Ramallah et fut le témoin des vains efforts des médecins pour sauver la vie de son fils.

« Nous lui avions tout donné » dit Fathi, le grand-père de Laith. Fathi avait fait des études de cuisinier à Tadmor, la célèbre école d’hôtellerie, à Herzilya. Son diplôme porte la signature de Rehavam Ze’evi, l’ancien général de l’armée israélienne qui a occupé le poste de ministre du tourisme (et qui a été assassiné en 2001). Tout récemment encore, Fathi, qui a 65 ans, travaillait comme cuisinier à l’Hôtel Métropole à Jérusalem.

Quelqu’un a rapporté les gants de gardien de but de Laith ; des gants verts et blancs, bien usés à force d’avoir servi. Il aimait se faire photographier. Son père nous a montrés des photos. C’était un beau garçon aux cheveux noirs qui lui descendaient sur le front. Le voilà sur le toboggan aquatique à Al-Ouja. Il était le gardien de but de l’équipe de son école, un fan du club de Barcelone et il aimait aussi la natation. Comme tous les enfants de la région, la seule plage qu’il ait jamais vue est celle de la Mer Morte.

Son grand-père raconte que lorsque des confrontations se produisent à Al-Mughayyir, il allait ordonner au garçon de rentrer à la maison. Il ne l’avait pas fait mardi dernier pensant que Laith était au foot.

En réponse à une question de Haaretz, le porte-parole de l’armée a déclaré cette semaine : « Une violente agitation à laquelle ont pris part 30 Palestiniens s’est produite le 30 janvier. Ces derniers ont brûlé des pneus et jeté des pierres sur les soldats près du village d’Al-Mughayyir. Les militaires ont répondu de manière à disperser les manifestants. On sait qu’un Palestinien a été tué. La police militaire a diligenté une enquête. Ses résultats seront portés à la connaissance de l’avocat général militaire. »

Fathi, la figure marquée par l’abattement, demande : « Y a-t-il une armée au monde qui, après avoir abattu quelqu’un, pose son point sur son corps ? Ils l’ont abattu de sang froid, pour tuer. C’est un assassinat, une liquidation. Ils auraient pu l’arrêter, ils auraient pu le blesser - mais non le tuer. Tuer un Palestinien, c’est rien pour eux. Ils n’ont pas le moindre sentiment humain. Le militaire qui a tiré, n’a-t-il donc pas d’enfant ? Voyait-il en Laith un garçon comme les siens ? Les soldats israéliens n’ont plus aucune retenue. Chaque soldat peut tuer n’importe qui selon son humeur ».

Après quoi ils nous ont montré encore plus de photos sur le téléphone du père. Voilà Laith fumant le narghilé avec des copains, voilà ses funérailles. Le président Mahmoud Abbas a appelé et des milliers de personnes ont conduit Laith à sa dernière demeure, ce qui a mis un peu de baume au cœur de la famille.

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