De Berlin, le fils d’un musicien légendaire du Philadelphia Orchestra s’oppose à la tournée du groupe en Israël

Alors que le Philadelphia Orchestra sillonnera l’Allemagne pendant les prochains jours avant de se diriger vers Israël pour sa tournée de printemps, un musicien les observe de près ; il ressent une affinité particulièrement profonde avec l’ensemble mais pense cependant que l’orchestre a fait « une terrible erreur ».

En fait, pour le gambiste et musicologue basé à Berlin Laurence Dreyfus, c’est une affaire personnelle. Son père, George Dreyfus, a été violoniste dans le Philadelphia Orchestra pendant près d’un demi-siècle. Dreyfus fils, fondateur de l’ensemble de musique ancienne Phantasm, était l’un des signataires de la pétition qui a circulé il y a quelques mois pour inciter l’orchestre à ne pas aller en Israël.

« Bien que personnellement je ne soutienne pas le fait de perturber des spectacles et que je peux imaginer à quel point c’est stressant pour les musiciens concernés — je ne voudrais certainement pas qu’un de mes spectacles soit interrompu et je crois que c’est contre-productif vis-à-vis de l’audience présente —, je pense qu’il est nécessaire de s’attaquer de manière urgente au contexte plus large des violations constantes des droits humains en Israël/Palestine. »

Malgré l’histoire de sa famille avec les membres du Philadelphia, il a déclaré que sa solidarité se trouve « entièrement avec les manifestants hors de la salle ». Des manifestations pro-palestiniennes ont eu lieu à Philadelphie avant la tournée et en Europe pendant.

George Dreyfus, fils d’émigrants juifs d’Europe de l’Est, a rejoint le Philadelphia Orchestra en 1953. Jusqu’à sa retraite en 2001, il était un pilier visible de l’ensemble, souvent la première personne à s’échauffer sur scène avant qu’un spectacle ne commence. Il est décédé en juillet à 97 ans.

L’orchestre a joué un grand rôle dans l’enfance de Laurence Dreyfus. « J’ai plus ou moins grandi dans les coulisses, au foyer des artistes, assistant à des concerts hebdomadaires une grande partie de ma jeunesse et étudiant avec deux membres de la section de violoncelle », a-t-il écrit dans un de ses mails sur le sujet.

« Quand je pense au prestige immense dont jouissent les membres du Philadelphia sur la scène internationale et au rôle qu’ils ont joué comme ambassadeurs de la paix et de la Détente, ce qui saute à l’esprit — et vient également de ma propre enfance et de ma jeunesse — ce sont les tournées excitantes de l’orchestre dans l’Union soviétique en 1958 et en Chine en 1973, qui ont toutes les deux contribué à un dégel des tensions internationales à l’époque. Aucun signe de cela dans cette entreprise malencontreuse ! Tout à fait l’opposé, en fait. ».

Il demande : « Est-ce que l’orchestre est heureux d’avoir pris une position tellement partisane dans ce cas, malgré leurs protestations du contraire ? Je soupçonne que Matías Tarnopolsky [le nouveau PDG de l’orchestre, qui commence en août] aura quelques dommages à réparer quand il arrivera sur le Delaware. »

Pour l’instant, le principal visage de la controverse dans l’orchestre est le directeur de la musique Yannick Nézet-Séguin, dont le premier concert de la tournée jeudi soir à Bruxelles a été interrompu par deux manifestants chantant des slogans pro-palestiniens et déployant un banderole. Nézet-Séguin, l’orchestre et la pianiste Hélène Grimaud se sont arrêtés pendant le Concerto pour piano n°1 de Brahms. Le concert a repris plus tard, et le chef d’orchestre a dit à l’auditoire qu’ils étaient des musiciens, pas des politiciens et qu’ils se servaient de musique et non de mots.

L’orchestre a maintenu que la tournée — qui s’est poursuivie par un concert vendredi soir au Luxembourg, qui n’a pas été interrompu, et un concert samedi soir à Paris, qui a donné lieu à quelques tracts à l’extérieur avant la représentation — est un acte de diplomatie culturelle.

« Nous respectons le droit à la libre expression et à la manifestation pacifique. Nous croyons aussi à l’importance vitale de la musique comme une forme d’expression unificatrice, mettant en lumière nos valeurs humaines partagées », a dit l’orchestre dans une déclaration rendue publique samedi. « En Israël, beaucoup de nos musiciens participeront à des activités en résidence avec des citoyens israéliens d’origines et de croyances diverses, créant ensemble un message d’espoir et d’unité. »

Pourtant, Dreyfus a dit qu’il trouve que Nézet-Séguin semblait « très hypocrite de déclarer —comme il l’a fait au concert de Bruxelles avant le rappel — que les musiciens s’occupent de notes, et non de mots, dispensant essentiellement les musiciens de défendre des positions morales pour que nous puissions faire de la musique dans un monde meilleur. »

Un porte-parole de l’orchestre samedi a dit que Nézet-Séguin n’était pas disponible pour parler plus complètement de ses pensées et sentiments sur le sujet.

Dreyfus ne compte assister à aucune des manifestations qui pourraient accueillir l’orchestre en Allemagne et à Vienne avant son déplacement en Israël. « Mais je suppose que je sens (peut-être à tort) que je peux être plus efficace en parlant aux gens avec qui j’entre en contact dans des débats motivés et aussi en signant avec d’autres des lettres et des pétitions qui, de même, exposent des arguments convaincants. »

Les spectacles sont programmés le dimanche à Dusseldorf, lundi et mardi à Hambourg, jeudi et vendredi à Vienne et du 3 au 5 juin en Israël.

Et quelle aurait été l’opinion de son père sur la question de savoir si l’orchestre où il a joué pendant près d’un demi-siècle est sur le point de faire « une terrible erreur » en allant en Israël ?

C’est difficile à savoir, dit Dreyfus. « Il était tout à fait quelqu’un de sa génération, soutenant l’idée d’un état israélien en général, bien que pas leurs gouvernements d’extrême-droite. »

Mais Dreyfus fils, qui est aussi juif, se sent poussé à agir.

« Parfois les méthodes douces — reposant néanmoins sur un ensemble implacable de principes — ont plus de force rhétorique que les méthodes de confrontation », dit-il. « Je peux bien imaginer, cependant, que pour quelqu’un vivant à Gaza ou en Cisjordanie aujourd’hui, ces idées pourraient sembler une perte de temps. Mais aux Etats-Unis, en Europe et aussi ailleurs, je voudrais espérer qu’il est possible de renverser la tendance, contre des positions qui perpétuent de grandes injustices. Les musiciens et les artistes de toutes tendances — qui se font un devoir d’agir en humanistes convaincants — peuvent jouer un rôle, petit mais admirable, dans cette entreprise. »

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