Israël devrait arrêter de faire le jeu de BDS ou le fiasco du football argentin ne sera que le début

| Chemi Shalev pour Haaretz |Traduction CG pour l’AURDIP |Columns

L’intervention et l’agitation de la ministre israélienne des sports ont donné au mouvement une victoire morale qui pourrait stimuler un boycott sportif dans le style de celui de l’Afrique du Sud

En décembre 1945, le Dynamo Moscou devint le premier club de football russe à jouer en Grande-Bretagne. Ses quatre matchs contre les équipes anglaises et écossaises ébranlèrent tant les joueurs de football anglais que leurs supporters : le Dynamo Moscou employait des tactiques et des méthodes innovantes qui étaient inconnues des conservatrices équipes britanniques et il s’avéra l’égal d’équipes révérées comme Chelsea et Arsenal. Le succès du Dynamo incita la fédération internationale de football, la FIFA, à inviter l’Union soviétique à rejoindre ses rangs.

George Orwell, cependant, fut plus impressionné par le comportement tapageur des supporters britanniques et la vague de nationalisme débridé qui les submergea. Il écrivit « L’esprit sportif », un de ses rares articles sur le sport, qui contenait une phrase appelée à être citée dans n’importe quelle discussion sur le lien entre le sport et la politique. Le sport sérieux, écrivit-il, « est la guerre moins les tirs ».

La décision de l’équipe nationale argentine de football d’annuler son match amical contre Israël samedi donne au mouvement de Boycott, désinvestissement et sanctions une victoire dramatique dans sa propre guerre contre Israël.

L’annulation a obtenu une attention internationale exceptionnelle, à cause de sa proximité avec l’ouverture de la Coupe du monde en Russie la semaine prochaine, et en conséquence directe d’une intervention irresponsable de la flamboyante ministre israélienne de la culture et du sport, Miri Regev.

Le match en lui-même n’avait aucune importance, et les supporters israéliens de Lionel Messi surmonteront rapidement leur déception et leur indignation. Mais le danger de l’annulation argentine se trouve dans le précédent qu’elle crée : elle confère aux clubs étrangers et aux équipes nationales une légitimité à suivre les pas de l’Argentine. La victoire morale du mouvement BDS pourrait le stimuler à se concentrer sur un boycott sportif contre Israël et à essayer d’imiter la tactique victorieuse adoptée par le mouvement anti-apartheid à partir des années 1950.

Le précédent sud-africain devrait inquiéter tous les Israéliens — y compris ceux qui rejettent toute analogie entre l’occupation israélienne et le gouvernement blanc répressif et raciste qui dirigeait l’Afrique du Sud jusqu’au début des années 1990. Le boycott sportif commença en 1956, avec la décision de la Fédération internationale de tennis de table d’exclure l’équipe entièrement blanche sud-africaine, et s’étendit au cours des deux décennies suivantes jusqu’à inclure le cricket, le rugby, le football et les Jeux olympiques.

Le boycott sportif ouvrit la voie aux sanctions culturelles, universitaires et économiques qui suivirent. Et même s’il est possible qu’il n’ait eu aucun impact tangible sur le régime d’apartheid, il accentua l’isolement international croissant de Pretoria et démoralisa les Sud-Africains blancs fous de sport.

Le mouvement anti-apartheid se concentra d’abord sur la question de l’exclusion des joueurs noirs des équipes nationales sud-africaines ségréguées, mais se transforma rapidement en une expression de protestation contre le régime d’apartheid tout entier.

Le monde sportif fournit un champ de bataille commode pour les supporters du boycott. Les clubs et les équipes nationales s’avérèrent plus soucieuses de l’opinion publique que les gouvernements et les conglomérats d’affaires. Les fédérations sportives nationales et internationales sont pour la plupart indépendantes et capables de prendre leurs propres décisions. Leur hiérarchie stricte leur permettait d’imposer le boycott aux équipes réticentes. Dans les années 70, l’Afrique du Sud commença à offrir de larges sommes d’argent à des équipes de fortune pour jouer sur son territoire. Mais les participants risquaient des boycotts personnels et l’exclusion de leurs sports.

La réaction du gouvernement sud-africain versa encore plus d’huile sur le feu qui couvait. Pretoria répliqua en effet en expulsant les partisans étrangers du boycott qui venaient en visite, et en arrêtant et en mettant en prison les militants locaux. Cette réaction brutale attira l’attention de la presse étrangère et renforça encore davantage le mouvement de boycott. Elle fut perçue comme la confirmation de la nature répressive du régime d’apartheid.

Un demi-siècle s’est peut-être écoulé, mais l’actuel gouvernement israélien n’a pas appris la leçon : les mouvements de protestations prospèrent par la confrontation et la publicité. Pas étonnant que la guerre israélienne contre les militants BDS – y compris son refus total de les laisser entrer dans le pays – a fourni de même des bouées de secours vitales à un mouvement souvent faiblissant.

A son crédit, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a montré mardi qu’il était bien conscient des risques à amplifier l’incident argentin.

« Passons à autre chose », a-t-il dit, indiquant à ses ministres et à ses députés de cesser de peindre l’annulation d’un match amical de football comme un acte de terreur, voire la destruction du Troisième Temple. Après tout, personne ou presque n’a su que, le mois dernier, l’Argentine a aussi annulé un match amical contre le Nicaragua, prévu pour le 29 mai, citant « des problèmes de sécurité » après les soulèvements qui ont fait 40 morts à Managua et dans d’autres villes. Mais en Israël, le mouvement BDS est constamment stimulé par des provocateurs d’extrême-droite soucieux d’impressionner leur base.

L’éveil tardif de Netanyahu, cependant, ne l’absout pas de sa responsabilité générale dans le fiasco. C’est lui qui a nommé Regev ministre de la culture ; lui qui lui a permis de faire n’importe quoi à sa guise ; lui qui est resté silencieux lorsqu’elle a transformé la cérémonie de l’allumage des flambeaux pour le Jour de l’indépendance, le Concours de chansons de l’Eurovision, le « Salut à Israël » à Times Square et le match amical contre l’Argentine en pures représentations de nationalisme, d’arrogance et de glorification personnelle.

En échange de ses courbettes éhontées devant Netanyahu et sa femme Sara, Regev a reçu un chèque en blanc pour réaliser une politisation sans précédent des sphères de la culture et des sports qu’elle supervise.

L’insistance de Regev à investir des millions de shekels pour déplacer le lieu du match Israël-Argentine de Haïfa à Jérusalem a chargé l’événement « amical » de connotations politiques, qui – merveille des merveilles– ont d’une façon ou d’une autre réussi à atteindre aussi Buenos Aires.

Des agitateurs d’extrême-droite ont rapidement adopté la thèse ridicule qu’Haïfa n’était pas digne de l’événement, et que des matchs amicaux entre nations se jouaient toujours dans des capitales — comme si le Brésil recevait toujours les équipes nationales étrangères à Brasilia plutôt qu’à Rio de Janeiro ou Sao Paulo.

Comme c’est leur habitude, les supporters de Regev ont immédiatement transformé le soutien ou l’opposition à la localisation à Jérusalem en un autre méprisable test décisif de patriotisme et d’amour du pays. L’accaparement des tickets par Regev et ses confidents – pour les offrir à ses laquais, supporters et autres dignitaires du Likud – a contribué à la transformation de l’image du match, d’une compétition sportive pour le plaisir des fans de football en une vitrine sponsorisée par le gouvernement pour Netanyahu, le Likud et, d’abord et avant tout, pour Regev elle-même.

Le gouvernement, ses supporters et les dirigeants du football israélien feraient bien de minimiser l’énormité de la transgression argentine, malgré la tempête qui a, il est vrai, submergé l’opinion publique israélienne. Plus ils pestent et s’enragent contre l’annulation, plus ils accroissent les chances qu’elle déclenche une mode dangereuse. Mais pour éviter cela, ils auraient besoin de changer leurs messages et de cesser d’utiliser l’agitation nationaliste comme leur arme de choix.

De toute façon, c’est un rêve illusoire tant que Regev reste en poste. Sa prochaine provocation, qui ternira inévitablement la réputation d’Israël, attend surement en coulisse. Comme dans une guerre, il est difficile de vaincre quand votre propre camp insiste pour tirer dans les rotules de sa propre équipe, de ses propres joueurs.

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