La droite israélienne tente d’interdire les témoignages vidéos de l’occupation

| Piotr Smolar pour Le Monde |Actualités

La Knesset a adopté en lecture préliminaire, le 20 juin, un projet de loi qui rendrait illégale la diffusion d’enregistrements mettant en cause l’action de soldats en mission.

LETTRE DE JÉRUSALEM

Le texte est encore loin d’avoir force de loi. Mais ses intentions témoignent d’une ambiance délétère dans les rapports entre la droite israélienne et les organisations non gouvernementales, critiques de l’occupation en Cisjordanie. Le 17 juin, le comité ministériel pour la législation a validé un projet de loi souhaitant rendre illégale la diffusion d’images ou d’enregistrements audio qui mettraient en cause l’action de soldats en mission, en portant atteinte à leur « moral ». Une telle diffusion serait passible de cinq ans de prison, voire dix si la sécurité nationale était atteinte, prévoit le texte, adopté en lecture préliminaire à la Knesset le 20 juin. Sa validation définitive par les députés reste problématique, mais le passage de ce premier obstacle constitue en soi un message alarmant pour la société civile.

Proposé par le député Robert Ilatov, du parti Israel Beitenou, dont le leader est le ministre de la défense Avigdor Lieberman, ce texte cite dans son argumentaire le travail de groupes dits « pro-palestiniens »,comme les ONG B’Tselem, Breaking the Silence ou Machsom Watch. Des groupes qui, selon M. Lieberman, chercheraient à « délégitimer » les forces armées. Le ministre de la défense a estimé sur Twitter que « les soldats israéliens se trouvent attaqués par des groupes de gens qui veulent détruire Israël et soutenir la terreur, qui veulent les discréditer, les humilier et leur causer du mal. »

Critiques du procureur général

Un travail de réécriture du projet de loi sera effectué dans les jours prochains avant tout examen définitif à la Knesset, afin de surmonter les critiques immédiatement émises par le procureur général, Avichaï Mandelblit. La peine maximale devrait être abaissée à trois ans. Il ne serait plus fait mention de la distribution illégale des vidéos, mais de l’impossibilité faite à l’armée de remplir ses tâches, une incrimination pour le moins curieuse et sujette à interprétations subjectives.

« Le temps est venu de mettre un terme à cette pratique d’organisations de gauche et d’activistes soutenus par des entités étrangères, qui ont les mains libres pour filmer les soldats pendant qu’ils accomplissent leur devoir », a expliqué Robert Ilatov, le chef du groupe Israel Beitenou au parlement. « Votre projet de loi prouve à quel point l’armée a quelque chose à cacher, ce qui doit l’embarrasser, ce qu’il faut dissimuler, au point où même la caméra et le stylo deviennent ses ennemis », a rétorqué le journaliste Gideon Levy dans Haaretz.

« Dissimuler la réalité violente et cruelle »

A l’origine de cette initiative se trouve notamment le scandale Elor Azaria, du nom de ce soldat qui en mars 2016, avait exécuté d’une balle dans la tête un assaillant palestinien gisant inerte au sol, près d’Hébron. La scène avait été filmée par un militant de B’Tselem. Devant cette preuve irréfutable, et malgré une pression ardente de la droite nationaliste en faveur du soldat, Elor Azaria avait fini par être condamné à 18 mois de prison, sans jamais exprimer le moindre remords. Il a été remis en liberté le 8 mai, après neuf mois derrière les barreaux.

Directeur de B’Tselem, Hagaï El Ad s’inquiète de la volonté de la coalition au pouvoir de soutenir une législation « draconienne ». Selon lui, cette tentative révèle à la fois une pensée et un plan : « l’occupation, c’est pour toujours. Pas question de changer la réalité, même si elle est violente et cruelle, mais elle paraît laide à l’écran. Il s’agit donc de dissimuler la réalité, de parvenir à une occupation perpétuelle en Cisjordanie sans les condamnations qui l’accompagnent. »

B’Tselem a lancé un projet vidéo il y a dix ans, en équipant au total une centaine de militants palestiniens de caméras. Après avoir suivi une formation, ils cherchent à documenter le quotidien de l’occupation. « On s’était dit à l’origine qu’il serait plus difficile d’ignorer et de contester ce que les yeux voient, explique Hagaï El Ad. Hélas, on a découvert que le déni du public israélien et des officiels n’avait pas de limite. C’est déprimant. En même temps, les rares cas où des soldats ont été jugés impliquaient des vidéos, même s’ils ont été relaxés ou ont reçu une peine ridicule. »

|Formulaires et listes
Faire un don

Votre don à l’AURDIP nous permettra de financer nos activités, d’imprimer des documents, de publier des informations, et de faire campagne auprès des universitaires.
Faire un don

Newsletter