Le Peptimiste

|Ivar Ekeland |Tribunes

Je ne sais que penser de la résolution 2334 des Nations Unies. Nous devons nous en réjouir, car elle réaffirme solennellement que la colonisation israélienne est une violation flagrante du droit international, qu’elle n’a aucun fondement juridique, qu’Israël doit y mettre fin et remplir enfin les obligations qui lui incombent en tant que puissance occupante au regard de la 4ème convention de Genève. Mieux encore, la spectaculaire unanimité du Conseil de Sécurité (14 voix pour et 1 abstention, celle des États-Unis), la salve d’applaudissements qui a salué le vote et l’écho qu’elle a reçue dans le monde entier témoignent d’un profond soutien, voire d’un soulagement que ces principes de base reviennent sur le devant de la scène. En témoignent aussi les efforts désespérés du gouvernement Netanyahu pour reporter le vote, et ses réactions de dépit vis-à-vis des petits pays, tels le Sénégal ou la Nouvelle-Zélande, qui avaient eu l’outrecuidance d’y prendre part. On peut même voir dans cette résolution un succès du mouvement BDS, car l’un des arguments avancés au cours du débat était que ne pas la voter, c’était laisser le champ libre aux mouvements citoyens, comme cela s’était passé pour l’Afrique du Sud.

Mais cette résolution arrive bien tard, et on ne peut se défendre de l’impression qu’il s’agit, pour des dirigeants qui arrivent à la fin de leurs mandats, de se dédouaner vis-à-vis de l’histoire, en faisant constater publiquement que leurs intentions avaient toujours été pures, bref un dernier hommage du vice à la vertu. Mais leurs actions resteront pour témoigner du contraire. Obama a été, de tous les présidents américains depuis Truman, celui qui a le plus fait pour Israël. En septembre 2016, trois mois avant le vote de cette fameuse résolution, quatre mois avant son départ, il accordait à Israël une aide militaire sans précédent, 38 milliards de dollars sur les dix prochaines années. Pendant ses huit ans de mandat, il a systématiquement mis son veto à toutes les résolutions des Nations Unies condamnant Israël, y compris, en 2011 une résolution semblable à celle de 2016. À titre de comparaison, durant les deux mandats de George W. Bush, tant vilipendé, les Nations Unies ont adopté six résolutions condamnant Israël. Quant à notre président, François Hollande, qui n’avait pas eu un mot pour les victimes palestiniennes lors de l’invasion de Gaza, et qui a tout fait durant son mandat pour criminaliser le BDS, il cherche sans doute à rééquilibrer sur le tard un mandat qui n’a en rien répondu aux attentes qu’il avait soulevées.

En vérité, cette résolution est à l’image de la politique occidentale, toute pétrie de contradictions. Elle réaffirme les exigences du droit international, sans pour autant donner les moyens de le faire respecter, qui existent pourtant, et qui ont été utilisés contre l’Irak de Saddam Hussein et contre la Libye de Muamar Ghaddafi. De même, on vante les mérites de la démocratie, mais on prolonge indéfiniment l’état d’urgence, on combat l’islamisme radical en France au nom de la laïcité mais on arme les monarchies religieuses et prosélytes du Golfe Persique, on laisse sans suite les jugements de la Cour Internationale de Justice concernant le mur de séparation construit sur les territoires palestiniens mais on enjoint aux procureurs de poursuivre avec la dernière rigueur les militants BDS, on soutient officiellement une solution à deux états mais on laisse Israël coloniser et démembrer le territoire palestinien. Toutes ces contradictions s’affichent aujourd’hui en Syrie, où nous ne savons même plus contre qui, avec qui et pourquoi nous nous battons, et sans que l’on puisse entrevoir un terme au calvaire du peuple syrien.

Je pense que nous arrivons à la fin d’un cycle. La politique, ces dernières années, et pas seulement au Moyen-Orient, a été marquée par l’hypocrisie, les dirigeants se réclamant des grandes valeurs de solidarité qui avaient triomphé du racisme nazi, mais poursuivant des objectifs de domination économique et politique. On invoque le droit, mais on intervient militairement, on prétend libérer les populations mais on fait main basse sur le pétrole, on dénonce la finance mais on s’entoure de banquiers. Les bonnes intentions affichées et les promesses non tenues accompagnent la montée des inégalités dans le monde entier, et les événements récents nous montrent que les peuples ne supportent plus cette hypocrisie : c’est le Brexit en Grande-Bretagne, l’éviction de Sarkozy et de Hollande en France, l’élection de Donald Trump aux États-Unis.

Karl Kraus évoquait la nuit de Walpurgis pour décrire cette période où la parole n’a plus de sens, à force d’avoir été malmenée pour lui faire dire le contraire de ce que chacun peut constater, ce monde où les bourreaux se font passer pour des victimes et où les riches donnent des leçons de morale aux pauvres, ce monde où finalement le débat est impossible car les mots ne veulent plus rien dire. Mais il semble bien qu’elle se termine, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de politiciens, comme Trump, qui jettent le masque et font appel directement aux vieux démons de notre histoire, nationalisme, colonialisme, conviction que les inégalités existantes reflètent une supériorité innée des uns sur les autres. Ces gens-là parlent de plus en plus clairement, demandent l’expulsion de tous ceux qu’ils n’aiment pas parce qu’ils ne leur ressemblent pas, les autres aujourd’hui et nous demain, et rangent dans la boîte des concepts qui ont fait leur temps tous les rappels à la plus élémentaire humanité. Ils ont au moins le mérite de mettre à bas le faux consensus idéologique qui couvrait les pratiques les plus douteuses. La lutte va enfin pouvoir reprendre sur le terrain des idées, pour le plus grand bénéfice des jeunes générations qui verront enfin que les objectifs diffèrent, que les idées ont de l’importance, et qu’il faut prendre parti. À nous de nous battre sur ce terrain ! À nous de défendre les valeurs universelles que sont la liberté, l’égalité et la fraternité, à nous de faire comprendre qu’à l’heure où l’humanité est menacée dans son existence même par une guerre nucléaire et par le réchauffement climatique, la seule voie possible vers la survie est celle de la justice et de la solidarité.

Ivar Ekeland
Vice-président de l’AURDIP
ancien président de l’Université Paris-Dauphine

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