Les exilés de Gaza n’ont pas accès à une entière liberté

J’ai bénéficié de plus de liberté ces dix derniers mois qu’à aucun autre moment de ma vie.

Etre étudiant à Paris signifie que je n’ai pas à me battre contre les obstacles auxquels les Palestiniens qui vivent sous occupation ont à faire face tous les jours.

Ma liberté est néanmoins assortie d’une condition essentielle. Alors que je peux circuler dans presque toute l’Europe, je n’ai pas le droit d’aller voir ma famille et mes amis à Gaza.

En septembre 2017, je suis passé par Erez, le checkpoint militaire qui sépare Gaza d’Israël. Les soldats israéliens à ce checkpoint m’ont fait signer un document qui stipulait que je resterais hors de Gaza pendant 12 mois pleins.

En réalité, j’ai été interdit d’entrer à Gaza pendant encore plus longtemps.

Si j’allais à Gaza pour des vacances en septembre prochain, il est hautement probable que je ne serais pas autorisé à ressortir ou que je serais empêché de le faire.

Les passages d’Erez et de Rafah – frontière de Gaza avec l’Egypte – sont fréquemment fermés aux Palestiniens. Il n’y aurait donc aucune garantie que je puisse repartir en France avant la fin du trimestre en automne.

Je risquerais donc de perdre la bourse qui m’avait été accordée pour faire des études de communications à l’université Paris 8.

Le programme que je suis pour la maîtrise dure deux ans. Je ne sais pas encore ce que je ferai après.

Mais il y a une chose que je sais : c’est que je ne me précipiterai pas à Gaza. J’ai la ferme intention de de profiter des opportunités qui m’étaient interdites à Gaza.

Le mal du pays

Je partage cette expérience avec beaucoup d’autres jeunes gens de Gaza qui étudient maintenant à l’étranger.

Gaza est souvent – et à bon escient - décrite comme une prison à ciel ouvert. Il n’est rien moins que naturel que les gens qui sont enfermés dans cette prison veuillent s’en échapper.

Pourtant, une fois qu’on est arrivé à s’échapper, on a le mal du pays. Nous nous languissons de voir nos êtres chers qui sont restés dans la prison.

La liberté dont nous jouissons est pleine d’incertitude.

Dans la plupart des cas, on nous a autorisés à étudier en Occident pour des périodes limitées. Une fois nos études terminées, nous devons demander la permission aux autorités si nous avons l’intention de rester dans nos pays de résidence. Les permis de séjour ne nous sont généralement remis que si nous sommes arrivés à trouver un emploi ou à être admis dans un autre cours universitaire.

Si nous avons de la chance, le travail trouvé sera valorisant, et financièrement et affectivement. Mais il y a toujours le risque que nous soyons amenés à accepter un travail insatisfaisant, juste pour obtenir le statut juridique.

Faire comprendre aux Européens les limites de notre liberté peut être épuisant.

« Fondamentalement, je peux maintenant voyager partout où je veux, bien que je ne puisse pas retourner à Gaza », a dit Alyacoubi qui étudie l’immunologie à l’université d’Oxford.

« En réalité, je ne sais pas comment et quand je pourrai revoir ma famille ou mes amis chez moi. Expliquer cela aux gens qui me le demandent est un casse-tête. Je ne vois pas comment expliquer que chez moi est actuellement inatteignable. »

Agé de 26 ans, Alyacoubi a lui aussi quitté Gaza en 2017. Ne pas pouvoir utiliser ses compétences médicales pour aider la population de Gaza l’attriste.

« J’ai encore le sentiment d’être en prison et privé de ma liberté de circulation », a-t-il dit. « Nous sommes séparés de notre chez nous et de notre population. »

« Je veux regarder le coucher de soleil »

Rola Mattar étudie l’administration des affaires à Paris depuis 2016. Etre loin de sa famille à Gaza s’avère très dur.

Elle a évoqué avec sa mère la possibilité de se rencontrer en Jordanie. Mais elle n’est pas sûre que sa mère puisse faire le voyage à cause des restrictions imposées par le siège sur Gaza.

« Pendant les vacances, tout le monde rentre chez soi pour voir ses proches », a dit la jeune femme de 25 ans. « Je me sens si mal. Je ne peux même pas décrire à quel point je me sens mal. Je veux voir mes cousins, manger la cuisine de ma mère, simplement regarder le coucher de soleil depuis le toit de la maison familiale. »

L’absence se fait particulièrement sentir dans les occasions qui sont censées être joyeuses. « Je pense à ma remise de diplômes », a dit Mattar. « Tout le monde sera entouré de sa famille, mais pas moi. C’est vraiment injuste que nous, Gazaouis, dussions passer par toutes sortes de difficultés et pourtant, nous continuons à souffrir dans tous les aspects de la vie. »

Interdits de joie

Tamam Abusalama a quitté Gaza quand elle avait 19 ans Elle en a aujourd’hui 25

Depuis son départ, elle a fait ce qu’elle a appelé un « voyage humiliant » pour revenir à Gaza. Il y a cinq ans, elle y est partie depuis la Turquie où elle faisait ses études. A la fin de son séjour, elle a passé plein de journées à faire la navette entre sa maison familiale et le passage de Rafah avant d’être enfin autorisée à revenir en Turquie.

Maintenant qu’elle étudie les sciences de la communication à Bruxelles, Tamam est l’une des quatre de sa fratrie à vivre hors de Gaza. Son frère Majed vit en Allemagne, tandis que ses sœurs Majd et Shahd vivent en Espagne et en Grande Bretagne.

Les trois se sont récemment rencontrées pour la première fois en six ans. Elles ont pris des vacances ensemble en Espagne.

« Nous avons décidé de nous rencontrer tous des deux mois dans une nouvelle ville, juste pour profiter de notre actuelle liberté de circulation », a dit Tamam. « Notre bonheur ne pouvait pas être complet sans mes parents et mon jeune frère qui sont à Gaza. Mais c’était pourtant un rêve devenu réalité. »

La douleur d’être séparé de ceux que l’on aime fut particulièrement aiguë pour Tamam pendant les grandes offensives contre Gaza en novembre 2012 et à l’été 2014.

« J’ai passé mes journées à attendre un appel ou un message de ma famille », a-t-elle dit. Ce sont les moments où vous souhaitez être de retour pour les étreindre avant qu’il ne soit trop tard. »

Tragiquement, ce fut trop tard pour un membre de sa grand famille. L’un des oncles de Tamam a été tué durant l’attaque israélienne de 2014. Elle fut dans l’incapacité de pleurer sa mort aux côtés de sa famille.

Elle a aussi été contrainte de manquer des événements plus heureux, comme lorsque son plus jeune frère Mohammed s’est marié à Gaza l’année dernière.

Après le mariage, Tamam a écrit un article qui soulignait l’injustice d’être exclue de la célébration, sur la façon dont elle avait dû s’organiser pour regarder des vidéos plutôt que d’être là en personne.

Cette histoire synthétise ce que les Palestiniens en exil doivent endurer. La technologie moderne nous permet de communiquer selon des procédés que les générations précédentes ne pouvaient imaginer. Cependant, cela n’empêche pas d’avoir le coeur brisé de ne pouvoir aller chez soi – même pour des vacances.

Mousa Tawfiq est un journaliste, vivant autrefois à Gaza, actuellement à Paris.

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