Les journalistes palestiniens sont-ils censurés par assassinat ?

Le 25 avril, Ahmad Abu Hussein est devenu le deuxième journaliste palestinien abattu par les snipers israéliens alors qu’il couvrait les manifestations de la Grande Marche du Retour, une série de manifestations palestiniennes hebdomadaires massives demandant le droit au retour sur leurs terres. Abu Hussein avait 24 ans. Quelques jours plus tôt, les tirs à balles réelles israéliens avaient tué Yasser Mourtaja, âgé de 30 ans. Comme Abu Hussein, il portait un grand et voyant gilet de presse indiquant clairement qu’il était un reporter.

L’organisation Reporters Sans Frontières affirme que les Forces d’occupation israéliennes ciblent les journalistes de manière délibérée et systématique. Cela serait en violation directe de la Résolution 2222 (2015) du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui dit : l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, les professionnels des médias et le personnel associé, dans les conflits armés, est un challenge décisif pour leur protection et s’assurer que des comptes soient rendus pour les crimes commis contre eux est un élément clé pour empêcher de futures attaques ».

Tout enquête sérieuse sur les tirs devrait prendre en compte le fait que les manifestations ne sont pas une question de « conflit armé ». Les manifestations ont été très largement non violentes, et même festives. Mais Israël est déterminé à prendre des mesures punitives brutales contre quiconque ne ferait même qu’approcher la clôture frontalière qui délimite son territoire occupé illégalement. Une enquête israélienne sur des tirs en décembre 2017 révèle que les soldats israéliens avaient reçu l’ordre de tirer sur quiconque approcherait la clôture, qu’il soit ou non armé. Cette posture militaire a conduit des centaines de Palestiniens non armés à être atteints par des balles réelles, y compris des enfants.

Selon Diana Buttu, une analyste politique et citoyenne palestinienne d’Israël, le ciblage des journalistes par Israël n’est pas nouveau, ni accidentel :

« pendant des années le bureau israélien de la censure, ainsi qu’il est appelé, a utilisé différentes tactiques pour essayer de punir les journalistes couvrant l’occupation israélienne de la Palestine. Par exemple, Israël a menacé de fermer la BBC qui avait diffusé un documentaire sur les armes nucléaires israéliennes. Israël menace maintenant de fermer les bureaux d’Al Jazeera parce qu’ils font leur travail : rapporter de manière critique le déni par Israël de la liberté. Cibler des journalistes palestiniens à Gaza en est une extension : aux yeux de l’establishment militaire israélien, il n’y « a pas d’innoncents à Gaza », y compris les journalistes ».

On pourrait même dire : « particulièrement pas les journalistes », ou, de fait, quiconque documente les actions des militaires. Le Middle East Monitor indique une nouvelle loi qui punit toute personne documentant des membres de l’armée en action : « Le projet de loi prévoit que quiconque filmera des soldats pendant leur service militaire subira une peine de prison de x-années (sic), pouvant aller jusqu’à dix ans si le contenu est classifié comme « nuisible à la sécurité israélienne ». La loi interdit aussi la publication d’enregistrements vidéos sur les médias sociaux ou leur diffusion aux médias ».

Noura Erakat, militante des droits humains et professeure de droit, résume ainsi la situation : « C’est une tentative à la fois pour s’assurer que l’histoire palestinienne ne soit pas racontée au monde et pour dire aux Palestiniens eux-mêmes que personne n’est en sécurité. »

Pour comprendre la signification des attaques d’Israël contre les journalistes, il est crucial de comprendre comment leurs vies professionnelles sont indissociables de leurs vies personnelles sous occupation israélienne. Faire du journalisme dans ces conditions, matérielles, politiques et militaires, est à peu près impossible, dans n’importe quel sens usuel. Pour tenter d’avoir un récit de ce à quoi ressemble le journalisme, j’ai contacté Issam Adwan, un journaliste freelance à Gaza. Il a accepté d’écouter mes questions, de les poser à quelques-uns de ses collègues et ensuite de traduire les interviews. Quand on commence à en apprendre davantage sur la situation des journalistes palestiniens, on comprend les difficultés particulières qu’il y a à travailler non seulement sous la censure et la répression israéliennes, mais aussi dans les complexités du monde politique palestinien.

L’état israélien n’est pas seul à cibler les journalistes—l’Autorité palestienne le fait aussi. Le Comité pour la protection des journalistes rapporte le cas d’Hazem Naser, qui a été arrêté par les foces de sécurité de l’Autorité palestinienne dans sa maison au milieu de la nuit. Anas Dahode, un journaliste de 26 ans pour Al-Aqsa TV, décrit avec verve le résultat de ces pressions. Il a expliqué à Truthdig :

« Être journaliste à Gaza veut dire seulement la mort. Soit on meurt en essayant de couvrir les massacres des forces d’occupation israélienne comme cela est arrivé à mes amis, Yasser Mourtaja et d’autres avant lui, qui ont été tués de sang froid bien qu’ils aient montré leur identification en tant que personnel de presse ; ou on meurt en regardant les autres mourir, c’est mortel de toute façon. D’un côté on est confronté aux disputes politiques entre le Hamas et le Fatah qui dérivent d’idéologies différentes et affectent l’attention médiatique et le futur de nos métiers. De l’autre, on est confronté à l’occupation israélienne qui viole les droits humains presque quotidiennement ici à Gaza ».

Mohammed Shaheen de « Voice of Palestine », 24 ans, a dit à propos des défis tant matériels que psychologiques pour faire leur travail :

« Nous vivons dans une prison à ciel ouvert, nous avons peu de ressources pour vivre notre vie quotidienne. En ce qui concerne mon travail de journaliste, les autorités israéliennes interdisent occasionnellement les caméras, le matériel photo, l’usage d’équipement de protection dont nous avons besoin pour faire notre travail.

Dans les cas normaux, travailler comme journalistes élimine la normalité dans votre vie. Pour être un journaliste performant, vous devez toujours être prêt à travailler pour communiquer les nouvelles. Imaginez d’essayer de faire tout ce travail difficile alors que vous vivez à Gaza, un endroit où nous avons des martyrs et des blessures presque chaque jour. Nous avons des drones 24 heures par jour, 7 jours sur 7. Vous vivez la guerre —vous l’éprouvez à chaque moment de votre vie, non seulement parce que vous avez peur de mourir ou de perdre quelqu’un que vous avez toujours aimé, mais aussi parce que vous pouvez être réveillé à l’aube par un appel de votre agence pour que vous commenciez à travailler sur des cas liés à des massacres israéliennes. »

Shaheen a ajouté une frappante et terrible postface :

« Il est regrettable que la communauté internationale reste aveugle et sourde face aux massacres israéliens à Gara. Nous avons eu trois guerres mortelles, Israël largement armé contre un peuple avec peu de ressources, militaires ou autres. Des milliers ont été tués et blessés quand tout ce qu’ils voulaient était de revenir dans leurs maisons et dans leurs villages, dont leurs grands-parents ont été expulsés. Nous avons appelé à l’aide la communauté internationale pendant 70 ans — même lorsqu’ils savent la vérité, pensez-vous qu’ils s’en soucient ? Israël a toujours le soutien des Etats-Unis qui utiliseront leur vetos dans tout vote lié à la Palestine. C’est futile. »

Malgré ce sentiment de futilité, lui et les autres continuent à essayer de poursuivre leur travail. C’est de notre responsabilité de les lire et de les écouter et de regarder les informations qui nous arrivent à un prix si élevé.

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