Les scientifiques et le BDS, en France et aux États-Unis

[Cet article a été publié en février dans Politics/Letters].

Dans la liste de plus en plus longue des associations universitaires qui ont voté des résolutions en faveur du mouvement pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions (BDS) afin de protester contre la politique israélienne — une liste incluant par exemple l’Association for Asian American Studies, l’American Studies Association, et plus récemment l’American Anthropological Association [1] — ou des associations dans lesquelles des résolutions de ce type ont au moins été proposées à la discussion — notamment la Modern Language Association et l’American Historical Association —, il est difficile de ne pas remarquer l’absence d’associations professionnelles représentant des scientifiques. Cet échec de l’ « autre moitié du campus » à s’engager collectivement de quelque façon que ce soit contraste vivement avec la situation du printemps 2002, lorsque, dans le sillage de la réoccupation de la Cisjordanie par Israël, deux pétitions, précurseurs du mouvement BDS, avaient été lancées par des scientifiques en Grande-Bretagne et en France et avaient récolté des centaines de signatures. La pétition britannique avait été publiée comme lettre ouverte au journal The Guardian (les premiers signataires étant tous des biologistes et des physiciens), et était spécifiquement dirigée contre la coopération universitaire et culturelle de l’Europe avec Israël :

Aussi étrange que cela puisse paraître, de nombreuses institutions de recherche ou à vocation culturelle nationales et européennes, y compris en particulier celles financées par l’Union européenne et l’European Science Foundation, considèrent Israël comme un état européen pour tout ce qui concerne l’obtention de subventions et de contrats. (Cela n’est vrai d’aucun autre état du Moyen-Orient). Ne serait-il donc pas opportun de réclamer un moratoire sur de tels soutiens, tant au niveau national qu’au niveau européen, sauf si, et jusqu’à ce que, Israël se conforme aux résolutions des Nations-Unies et ouvre de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens…

La lettre française, initialement publiée dans Libération, a circulé ensuite en deux langues, principalement par l’intermédiaire d’un collectif formé pour l’occasion de mathématiciens et de physiciens. Elle a pris la forme d’un engagement :

Je ne peux plus en toute conscience continuer à coopérer avec les institutions officielles israéliennes, y compris les universités. Je ne participerai à aucune conférence scientifique en Israël, et je ne participerai pas comme expert aux décisions de recrutement ou de promotion dans les universités israéliennes, ou aux décisions des organismes de financement israéliens. Je continuerai à collaborer avec des collègues scientifiques israéliens, et à les accueillir, sur une base individuelle.

Il ne devrait pas être surprenant de trouver des scientifiques au premier rang du mouvement de protestation universitaire à l’époque. L’Union européenne avait récemment adopté le 6e programme cadre pour la recherche et le développement technologique (FP6) qui incluait pour la première fois Israël comme État associé, le seul état n’appartenant pas à l’Europe géographique [2]. Si les pays de la zone de recherche européenne pouvaient obtenir des subventions pour la recherche dans toutes les disciplines académiques, la majeure partie des fonds allait aux sciences et à la technologie [3]. Avant même qu’Israël se soit vu accorder le statut d’État associé, plusieurs scientifiques avaient exprimé leurs réticences sur le soutien d’activités européennes de recherche en Israël pour une variété de raisons. Certains étaient conscients des conséquences de l’occupation sur l’éducation universitaire palestinienne, par expérience directe, ou par l’intermédiaire de collègues palestiniens ou israéliens. D’autres étaient inquiets de ce que des citoyens européens d’origine arabe ou musulmane ne pourraient pas participer facilement, voire ne pourraient pas participer du tout, à des activités subventionnées par l’Europe mais ayant lieu en Israël ; admettre Israël dans la zone de recherche européenne revenait donc à importer en Europe les discriminations israéliennes. Les physiciens savaient qu’Edward Witten, probablement le spécialiste de physique mathématique le plus connu de sa génération, soutenait activement les universités palestiniennes depuis plusieurs décennies. De nombreux physiciens avaient aussi été en contact avec Daniel Amit (1938-2007), un physicien de l’université hébraïque à Jerusalem et confondateur en 1981 du Comité de solidarité avec l’université Bir Zeit, inspiration directe d’une organisation du même nom basée dans le Massachusetts ; Amit fut emprisonné l’année suivante à cause de son refus de servir dans l’armée pendant l’occupation israélienne au Liban. La prééminence des mathématiciens dans le groupe qui a rédigé la pétition française vient en partie du rôle central joué par Laurent Schwartz, médaille Fields, dans les campagnes pour les droits de l’homme en France, notamment son soutien envers l’indépendance de l’Algérie à un moment où un tel soutien était dangereux.

Les institutions scientifiques et la presse réagirent rapidement aux pétitions. Dix jours après la parution de la lettre ouverte dans le Guardian, Ha’aretz publia un article intitulé « L’Intifada atteint la Tour d’ivoire. » Quelques jours plus tard, Nature publia un éditorial intitulé « Ne boycottez pas les scientifiques israéliens » suivi de réponses par les auteurs des deux pétitions. Avant la fin de l’été, le conseil de la National Academy of Sciences, l’American Physical Society, et l’Union mathématique internationale publièrent tous des déclarations s’opposant aux boycotts scientifiques, avec des références spécifiques aux pétitions britannique et française à propos des institutions universitaires israéliennes. Plus tard dans l’année, les Notices of the American Mathematical Society publièrent des lettres s’opposant aux pétitions, et d’autres les soutenant. Pendant ce temps, des pétitions contre les pétitions avaient commencé à rassembler des signatures, principalement parmi les scientifiques, et de nombreux signataires avaient reçu des messages privés, tant d’étrangers que de collègues. Par exemple, quelques mathématiciens avaient eu la surprise de recevoir une lettre d’un des représentants les plus distingués du domaine, avec les suggestions suivantes :

Vous avez appelé à boycotter un état qui a été victime d’une série sans précédent d’attaques terroristes ; vous voulez que cet état soit traité comme l’Afrique du Sud pendant l’apartheid. Demandez à votre conscience individuelle si cet appel est moral (même si Sharon a tort à 100%)… Voici une suggestion constructive : repentez-vous.

Un certain nombre de signataires avaient été inondés de ces lettres, frisant parfois le courrier haineux, et retirèrent leurs signatures. En décembre 2002, l’éditeur de l’International Journal of Game Theory demanda au rédacteur en chef Sylvain Sorin de donner sa démission parce qu’il avait signé la pétition française et que « trop de spécialistes israéliens de théorie des jeux pensaient qu’ils ne pouvaient coopérer avec quelqu’un qui soutenait le boycott des institutions scientifiques israéliennes ». Un an après son lancement, le mouvement de boycott universitaire s’était largement dissipé. Il fut revitalisé en 2005 en tant que composante de la campagne BDS lancé par PACBI ; dix ans plus tard, il est devenu une force internationale qui ne peut plus être ignorée. Mais les scientifiques n’y occupent plus une place prépondérante— excepté en France, où les mathématiciens et les physiciens sont au centre de l’AURDIP (Association des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine), qui est affiliée à PACBI.

En France, le mouvement est de toute façon sérieusement entravé par une politique gouvernementale qui fait de la France le seul pays, avec Israël, qui criminalise de fait BDS. Une directive promulguée en 2010 par Michèle Alliot-Marie, Garde des sceaux du gouvernement de droite de l’époque, permettait aux procureurs d’engager des poursuites contre les personnes qui appelaient les consommateurs à ne pas acheter de produits israéliens. Cette directive n’a pas été abolie après l’élection d’un gouvernement socialiste ; au contraire, en octobre dernier, la Cour de cassation a décidé de condamner 12 activistes français pour « incitation à la haine et à la discrimination » pour avoir porté des tee-shirts BDS et distribué des tracts de BDS dans un supermarché de Mulhouse, et leur a ordonné de payer des dizaines de milliers d’euros en frais de justice et de procédure. Les tentatives mêmes pour discuter de BDS sur les campus ont été interdites à plusieurs reprises par les présidents d’université qui refusent systématiquement la permission d’utiliser les amphithéâtres pour ces discussions — le refus le plus notable a eu lieu en 2011, quand Monique Canto-Sperber a provoqué une protestation internationale en interdisant une réunion planifiée à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm avec Stéphane Hessel, diplomate et héros français de la Résistance.

Il serait évidemment plus difficile au gouvernement français de poursuivre cette politique si le mouvement avait une plus large base disciplinaire. Même après avoir vécu en France pendant vingt ans, je ne peux pas expliquer pourquoi le boycott académique a eu bien plus de mal à progresser parmi les anthropologues ou les géographes français que parmi leurs homologues américains. On entend souvent que parler du boycott d’Israël évoque des souvenirs inconfortables à propos du gouvernement de Vichy et de l’occupation nazie. Cela pourrait aider à comprendre le manque de rationalité des arguments courants contre le boycott en France [4], mais cela n’explique pas pourquoi les littéraires ou les spécialistes des sciences humaines, contrairement à ceux des sciences dures, seraient plus particulièrement susceptibles à ces arguments. L’absence d’un universitaire français comparable à Edward Said doit certainement être un facteur, et il est vrai que les études post-colonialistes ou les études théoriques liées aux questions d’identité ethnique, sexuelle, etc., restent marginales dans les universités françaises. De fait, le mot « multiculturalisme » même demeure un terme péjoratif autant dans les départements de littérature en France que dans les cercles gouvernementaux, et il n’est pas difficile de détecter une islamophobie raffinée dans le ton, sinon le contenu, de certains billets d’opinion issus du corps professoral [5]. Il est possible que les universitaires français puissent être influencés par leurs collègues nord-américains, mais les restrictions récentes des libertés civiles en France, adoptées après les attaques à Paris en janvier et novembre, sont si étendues et si alarmantes qu’il semble y avoir peu à attendre de ce côté dans un futur proche.

Plus prometteuse est la perspective que les associations professionnelles de scientifiques d’Amérique de Nord suivent l’exemple de leurs collègues littéraires ou des sciences humaines. Pourquoi n’est-ce pas encore arrivé ? On peut spéculer que, alors que les départements scientifiques ne sont pas moins diversifiés et internationaux que les départements littéraires, les études post-coloniales et les autres études du même type ne jouent pratiquement aucun rôle dans la construction des thématiques des disciplines scientifiques ; en ce sens, au moins, les scientifiques nord-américains ont plus en commun avec les littéraires en France qu’avec ceux de leurs propres pays. Les universitaires américains ont tendance à supposer (au moins en privé) que leurs collègues scientifiques sont politiquement moins actifs en général à cause de leur plus grande dépendance vis-à-vis des contrats du gouvernement. Que ce soit vrai ou non [6], la pertinence par rapport aux relations avec Israël est discutable. Plus pertinente est la nature intrinsèquement globale de la plus grande partie de la recherche scientifique. Alors que les universitaires israéliens ne jouent qu’un rôle marginal dans les études américanistes ou asio-américanistes, Israël est complètement intégrée dans les circuits internationaux de la recherche scientifique, bien plus que l’Afrique du Sud ne le fut jamais. Les étudiants et post-doctorants israéliens circulent largement dans les laboratoires d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie ; et plus important encore, la recherche circule avec eux. Quand on choisit de rejoindre le boycott universitaire, on ne doit pas seulement se préparer à affronter les commentaires amers et souvent injurieux de collègues de longue date ; dans un sens concret, on choisit aussi d’entreprendre un boycott partiel de sa propre profession et c’est particulièrement vrai dans les sciences [7].

Néanmoins, si la Palestine a son « moment Afrique du Sud » dans les départements littéraires et de sciences humaines à travers les États-Unis— c’est-à-dire s’il devient éthiquement problématique pour ces départements de justifier leur coopération avec les institutions universitaires israéliennes, comme ce fut le cas il y a trente ans avec ceux de l’Afrique du Sud de l’apartheid — il est difficile d’imaginer que les scientifiques se sentiront à l’aise de maintenir leur niveau actuel de coopération. En attendant, étant donné la propension des organisations professionnelles de scientifiques à éviter les controverses, il serait probablement plus productif et plus facile pour ceux déjà impliqués sur les campus d’encourager activement la participation individuelle des scientifiques aux campagnes en cours de BDS. Il y a aussi une place pour les pétitions sur le modèle de celles qui ont circulé en Europe en 2002, qui permettent aux scientifiques de déclarer leur adhésion au boycott universitaire en tant qu’individus, sans exiger d’eux qu’ils s’engagent dans la délicate politique interne de leurs associations professionnelles.

[1Ainsi que la Native American and Indigenous Studies Association, l’International Critical Geography Group, et probablement d’autres d’ici la parution de cet article.

[2Le même statut a été obtenu par la Tunisie en décembre 2015.

[3Bien que l’Union européenne aime les statistiques, il n’est pas facile de trouver des chiffres exacts pour la répartition. Des 2973 subventions accordées par le conseil européen de la recherche et listées sur cette table, 90.5% étaient en sciences physiques, ingénierie ou biologie.

[4Le Monde a ainsi cité Bernard-Henri Lévy le 6 janvier 2003 : « l’université française est la seule grande institution à ne pas avoir fait acte de repentance pour les fautes de Vichy. » Lévy parlait à une manifestation protestant contre une décision de conseil d’administration de l’université Paris 6, appelant le président de l’université à ne pas renouveler un accord d’échanges avec Israël. Bien que cette motion n’ait absolument pas été un boycott, Lévy lut un texte de Claude Lanzmann à la manifestation, dans lequel le réalisateur lâchait un torrent de rhétorique passionnée et sans aucune pertinence, insistant sur le parallèle avec les lois nazies antisémites de 1933.

[5Sur les sources idéologiques du « républicanisme national » français, voir Joseph Confavreux et Marine Turchi, « Aux sources de la nouvelle pensée unique », Revue du crieur, 02 (octobre 2015) 4-21.

[6Cela n’a certainement pas découragé l’opposition aux politiques gouvernementales dans le passé. Pour citer le Bulletin of the Atomic Scientists, juillet/août 1987, « À compter de juin 1986, 3 700 enseignants et 2 800 étudiants diplômés en sciences physiques et en ingénierie, y compris la majorité des enseignants des 59 meilleurs départements de recherche en physique, ont signé un engagement à ne pas accepter de subventions pour travailler dans le cadre de la SDI [Strategic Defense Initiative]. Les membres de l’American Mathematical Society ont voté en 1988, avec un écart de 57%, leur refus d’offrir « une légitimité scientifique fallacieuse » au programme SDI ; voir ici.

[7Au cours des années récentes, l’AURDIP a appelé à trois reprises à protester contre l’organisation de conférences universitaires internationales en Israël — une fois en études cinématographiques, une fois en psychanalyse, et une fois en histoire de l’Asie du Sud. Pendant la même période, le Weizmann Institute of Science de Rehovot a hébergé près d’une conférence scientifique par semaine. Et l’institut Weizmann n’est qu’un seul institut, parmi les universités et les centres de recherche majeurs en Israël.

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