Les universités sont-elles le dernier bastion d’une pensée progressiste en Israël ?

| Edo Konrad pour +972 |Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |Rapports

Les universités israéliennes ont depuis longtemps été considérées comme un rempart contre l’extrémisme. Une nouvelle base de données, constituée par une association d’universitaires israéliens dissidents, révèle la façon dont l’académie travaille de concert avec l’État.

Ce n’est pas un secret que la brèche ouverte ces dernières années par le gouvernement israélien dans la liberté d’expression s’est élargie dans l’académie. A travers des associations d’étudiants d’extrême droite telles que Im Tirzu, des codes éthiques proposés pour empêcher les professeurs d’exprimer en classe leurs opinions politiques et des tentatives pour faire fermer des départements entiers de l’université jugés trop à gauche, le gouvernement a de maintes façons forgé l’idée même que la liberté académique est subversive.

Néanmoins, l’académie israélienne est encore perçue comme un rempart indépendant et progressiste contre la pensée extrémiste et réactionnaire, argument souvent déployé pour combattre les boycotts académiques conduits par les Palestiniens. Mais, sous la rhétorique, la vérité c’est que les universités israéliennes travaillent étroitement avec les différents organes publics, depuis les industries militaires et d’armement jusqu’aux réseaux et programmes anti-BDS.

Préoccupée par le durcissement ainsi que par la répression contre l’université et les étudiants des territoires occupés, une nouvelle association d’universitaires israéliens, qui s’appelle Académie pour l’Egalité, travaille à faire connaître ces liens et défie l’idée que l’académie demeure un des derniers bastions de la pensée progressiste.

En tant que l’un des premiers projets d’importance qui visent à documenter et à démontrer ces phénomènes, l’association est là pour fournir une base de données appelée « Académie complice », constituée d’articles de journaux locaux et internationaux, de documents, de rapports d’ONG et de publications universitaires officielles. L’idée, dit Natalie Rothman, professeure associée d’Histoire à l’université de Toronto qui a aidé à faire avancer le projet, c’est de faire la lumière sur la répression pratiquée par les institutions académiques contre les dissidents, la discrimination institutionnalisée contre les étudiants et professeurs palestino-israéliens, la collusion avec l’entreprise coloniale, la R&D militaire et la hasbara (opérations israéliennes de relations publiques à l‘étranger parrainées par le gouvernement). La base de données vise à procurer aux universitaires, en Israël et à l’étranger, de meilleurs outils de compréhension sur la façon dont l’académie israélienne, contrairement à son image, travaille de concert avec l’occupation.

« La raison cachée derrière cette base de données, c’était de fournir des preuves empiriques pour contrecarrer le discours dominant d’une académie israélienne bastion de l’opposition et de la résistance au régime », dit Rothman. « L’académie israélienne, du Conseil de l’Enseignement Supérieur aux divers syndicats étudiants, collabore d’une façon ou d’une autre avec l’occupation. Il nous semblait important de fournir des documents sur la collaboration afin de voir si, en fin de compte, on pouvait faire quelque chose pour la combattre. »

Les membres d’Académie pour l’Egalité ont commencé à travailler à la base de données début 2017, à l’aide, comme point de départ, d’un petit lot d’articles rassemblés par Shir Hever, chercheur israélien en Economie. L’association a alors agrandi la collection pour y inclure des données sur la répression des universitaires palestiniens en Israël et en Cisjordanie. La base de données, dont la totalité se fonde sur des documents accessibles au public, se divise en quatre catégories – Universités internationales, Financement International, Universités Israéliennes et Universités Palestiniennes.

La base de données fournit aussi au public un moyen de découvrir les archives des meilleurs universitaires sur la liberté académique. Par exemple, la base de données comporte une collection d’articles sur les tentatives de la présidente de l’université Ben-Gurion, Rivka Carmi – récemment nommée par l’université pour un troisième mandat – pour interdire le militantisme politique sur son campus.

La base de données facilite la maîtrise par le grand public de plusieurs tendances importantes dans l’académie israélienne aujourd’hui, dont : le nombre croissant de programmes universitaires destinés à lutter contre la « délégitimation », l’un des développements les plus visibles de ces dernières années ; le racisme institutionnalisé contre les étudiants palestiniens dans les universités et collèges israéliens – qui va de la politique discriminatoire à l’admission à l’interdiction de l’usage de l’arabe et à la surveillance et aux restrictions des organisations politiques ; l’expansion de programmes académiques « personnalisés » destinés au personnel militaire offerts par quasiment toutes les universités israéliennes, souvent avec des exigences académiques considérablement réduites ; la collaboration rampante entre les institutions israéliennes à l’intérieur de la Ligne Verte et leurs « ramifications », installations et programmes hors-campus, ou collèges parrainés dans les colonies de Cisjordanie et des Hauteurs du Golan ; et la collaboration entre universités et organismes publics pour des projets militaristes comme l’expansion du commerce des armes israéliennes.

Une section de l’académie palestinienne possède, d’autre part, une large documentation sur les raids des forces de sécurité israéliennes sur les campus, et les arrestations d’étudiants et de professeurs à travers la Cisjordanie. Elle met aussi l’accent sur le manque de liberté de circulation des étudiants de Gaza et des éditoriaux dénonçant le silence des universitaires israéliens face à la répression subie par leurs homologues palestiniens.

Académie Complice, actuellement en cours d’achèvement, sera officiellement lancée et chargée sur le site web d’Académie pour l’Egalité dans les prochaines semaines. Rothman dit qu’elle espère que cela pourra servir de bibliothèque de genres pour les universitaires à l’étranger, qui pourront l’utiliser pour chercher des articles sur les liens de leurs institutions avec les institutions académiques israéliennes. Mais cette base de données est également destinée aux Israéliens et aux Palestiniens, ajoute Rothman : « Il nous importe que l’information soit accessible à ceux qui vivent en Israël et c’est pourquoi la base de données est en hébreu, aussi bien qu’en anglais et en arabe. Nous voulons que les gens, qu’ils soient dans l’académie israélienne ou en dehors, puissent avoir accès à ces publications. »

Le but, poursuit Rothman, c’est non seulement de contrecarrer les conceptions erronées sur l’académie israélienne, mais aussi de contester activement sa relation au gouvernement et à l’occupation. « Oui, il y a un petit groupe de dissidents dans l’académie et pourtant, nos institutions collaborent quotidiennement avec le régime. Nous avons l’opportunité de mettre en lumière le fait que cette collaboration existe, à la fois ouvertement et secrètement, normalisant efficacement ce qui, à nos yeux, ne peut être normalisé. »

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