Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme

| Daniel Blatman pour Haaretz |Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |Tribunes

Par le professeur Blatman, chercheur sur l’Holocauste et chef de l’Institut du Monde Juif Contemporain à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

Tout comme Emile Zola, des gens de conscience s’élèvent contre les dirigeants qui ont fait s’abaisser la politique et la culture israéliennes à des niveaux dignes d’un palais de la bière fasciste.

Le titre de cet article est tiré de la lettre ouverte « J’accuse » du romancier Emile Zola au président de la République française publiée le 13 janvier 1898. Il s’agit de l’injustice causée à Alfred Dreyfus et de l’écrasement de l’héritage français de liberté, transformant l’antisémitisme en une force qui unifiait ceux qui haïssaient l’égalité. Il s’agit des mensonges et des intentions criminelles de l’armée, et de corruption, de distorsion de la vérité, d’ignorance, de violence et de fourberie. Zola s’élevait contre toutes ces choses et en accusait les responsables. En Israël, à la veille de notre 70ème Journée de l’Indépendance, nous aussi accusons.

Nous accusons le premier ministre Benjamin Netanyahu de vendre son âme au diable de l’incitation, de la politique de la peur et du racisme. Les circonstances lui offraient une chance d’apparaître devant le monde comme un dirigeant qui dit courageusement ce qui est juste : Nous allons nous occuper de la détresse de dizaines de milliers d’êtres humains malheureux en nous fondant sur les valeurs de justice et d’humanisme.

Maintenant, quelques jours avant la Journée du Souvenir de l’Holocauste, lorsque nous nous souvenons des réfugiés juifs qui ne pouvaient trouver aucun havre sûr vers lequel fuir, nous allons mettre fin à ce difficile problème humanitaire. Mes concitoyens, un dirigeant digne dirait, voilà la manière, c’est la manière équitable et appropriée et il n’y en a pas d’autre. Mais Netanyahu, qui est le premier à blâmer pour la situation actuelle d’Israël, a choisi de rester un dirigeant pathétique et effrayé, sans colonne vertébrale morale.

Nous accusons aussi le ministre de la Défense Avigdor Lieberman, qui défend une armée qui commet des crimes de guerre contre des civils qui manifestent contre leur pauvreté et leur détresse alors qu’ils sont emprisonnés entre la mer à l’ouest et les barrières, les fusils des snipers et les tanks à l’est. Nous l’accusons d’incitation contre les citoyens arabes du pays, de politique corrompue et de hooliganisme et de l’utilisation des normes d’un régime qui n’existe plus, qui empoisonnent la démocratie chancelante d’Israël. Nous l’accusons d’encourager l’incitation contre les représentants élus – Juifs et Arabes – qui ont été légalement élus à la Knesset et qui représentent fidèlement leurs électeurs.

Nous accusons les chefs de l’armée et des agences de sécurité de faillir à réagir contre la direction politique et les prévenons que, après 50 ans d’occupation et d’oppression, les Forces de Défense Israéliennes perdent leur capacité à faire la différence entre ce qui est permis et ce qui est interdit. Les porte-paroles de l’armée ressemblent parfois à ces membres des armées dont les chefs ont été accusés d’avoir collaboré aux pires crimes du 20ème siècle. Les officiers supérieurs et commandants allemands et japonais ont donné exactement les mêmes raisons lorsqu’ils ont essayé d’expliquer les injustices commises en Russie occupée et aux Philippines.

Là aussi, l’acceptation d’une mission, la défense de la patrie, les considérations stratégiques, les instructions du haut commandement et l’obéissance aux ordres ont servi d’excuses pour justifier les tirs sur des populations non armées, les arrestations au coeur de la nuit et les punitions mortelles collectives. Et là aussi, cela a commencé avec 17 personnes assassinées et a fini avec des milliers.

Nous accusons le ministre de l’Education Naftali Bennett de laver le cerveau de la prochaine génération, de transformer Israël en un pays dont la jeunesse pense que la démocratie est une forme de gouvernement qui ne vaut que pour les Juifs, de préférence ceux qui observent les cérémonies religieuses convenables. Il est coupable de vider le système scolaire de ses messages universels et de remplir le cerveau de la jeunesse du pays de kitsch religieux de mauvaise qualité accompagné de messages au contenu fasciste : la grandeur de la nation et la valeur du sacrifice de sa vie pour elle. Il est coupable d’encourager au martyre, de le centrer sur l’Holocauste et de vénérer les rochers de Samarie, de créer une philosophie composée d’un Dieu sacré, d’un sol sacré et d’une race sacrée.

Nous accusons aussi le ministre de la Culture et les députés du Likoud David Amsalem, Miki Zohar, Nava Boker et leurs semblables – des politiciens dont la vulgarité et le hooliganisme ne sont qu’au deuxième rang derrière leur ignorance insondable. Ce sont des gens qui ont transporté le langage du marché dans un langage utilisé dans le discours public ; des gens qui affichent fièrement leur ignorance (« Je ne lis pas Tchekhov ») comme s’ils avaient gagné un prix prestigieux pour une recherche scientifique ou une œuvre littéraire ; des gens qui transforment leurs obligations de responsables élus pour faire de la corruption rien de plus qu’une suggestion.

Et malgré les tentatives pour prétendre que ce gang pathétique est le représentant authentique de quelque révolution (Mizrahi ?), ses membres sont coupables de la dégradation de la politique et de la culture israéliennes jusque dans les recoins sombres du genre de ceux qui ont prospéré dans les palais de la bière où régnaient la haine, la violence et le racisme. A l’époque, c’était le Juif, aujourd’hui c’est le libéral, le gauchiste, l’Arabe ou toute personne qui n’est pas d’accord avec eux.

Nous accusons la ministre de la Justice Ayelet Shaked et le ministre du Tourisme Yariv Levin, deux personnes dont le but est de démonter les derniers défenseurs de la démocratie israélienne – la Cour suprême. Ce sont deux jeunes personnes éduquées qui présentent des projets de loi (le projet de loi sur l’Etat-nation par exemple) et des nominations dans le système judiciaire fondées sur une nouvelle idéologie sioniste du 20ème siècle et le post-sionisme de la fin du siècle. Ce sionisme est une branche du néo-fascisme européen, qui contient des éléments de xénophobie et d’ultranationalisme, subordonnant la démocratie à d’autres valeurs et restreignant les droits individuels et la liberté et l’indépendance de la loi.

Nous accusons les prêcheurs de haine qui portent le titre de « rabbin » : Eli Sadan, Dov Lior, Shmuel Eliyahu, Ygal Levinstein et beaucoup d’autres, de transformer le Judaïsme en une religion qui soutient le nettoyage ethnique et le génocide, la xénophobie, l’exclusion et la haine des femmes et les atteintes contre les homosexuels. La faute de ces hommes est grande parce qu’ils éduquent des centaines et des milliers de jeunes, et leurs prêches emplis de haine ont beaucoup d’auditeurs qui acceptent leurs mots parce qu’ils portent kippas et barbes et sont donc perçus comme pleins de sagesse et de connaissances.

Ils sont la force spirituelle derrière les gangs de jeunes gens qui harcèlent le Palestinien et ses oliveraies dans les territoires, ils sont ceux qui fournissent une justification religieuse aux actes de violence et aux meurtres commis par des bandits portant kippa. Ils sont la serre qui fait pousser des politiciens tels que le député Bezalel Smotrich, raciste, homophobe et prôneur de génocide. Il n’y a qu’en Israël (ou dans les pays arriérés du siècle dernier) que quelqu’un comme lui pouvait devenir vice-président de la Knesset.

L’histoire – ou, si ce n’est pas trop tard, l’électeur israélien – prononcera un jugement sur eux tous, et sur d’autres. Face à eux, il y a un groupe progressivement réduit de dissidents qui avance obstinément contre l’atmosphère régnante. Ce sont des militants de la société civile qui, par leurs manifestations, mettent un arrêt à l’expulsion des demandeurs d’asile, les survivants de l’Holocauste qui aident à mener la protestation contre la déportation, les membres du New Israel Fund qui continuent de soutenir tout ce qui promeut les valeurs d’égalité et de démocratie en Israël. Ce sont ces gens qui envoient des pétitions à la Haute Cour de Justice contre l’injustice perpétrée par le gouvernement, les militants du partenariat Arabes-Juifs et tous ceux qui croient encore qu’il est possible d’arrêter la roue avant qu’elle ne nous écrase tous.

Emile Zola a conclu sa lettre comme suit : « Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice. Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme... »

Professeur Blatman est chercheur sur l’Holocauste et chef de l’Institut du Monde Juif Contemporain à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

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